A Clisthène, pour diminuer la violence et individualiser les parcours, nous sommes partis de l’idée que tous les adultes de l’établissement sont des éducateurs. Les élèves sont aussi associés au maximum à la vie de l’établissement.
Décloisonner les rôles pour une meilleure implication
Comme nous l’avons déjà dit dans une précédente chronique, une journée à Clisthène commence par un temps d’accueil d’une demi heure, destiné à préparer en douceur les élèves aux apprentissages. Observons la scène : le professeur d’anglais est chargé des absences. Il assiste le pointage des élèves et appelle les familles des absents. Le professeur d’histoire géographie se trouve dans la cour pour surveiller les élèves. Le responsable de la structure encadre les élèves en salle informatique, le professeur de technologie anime un pôle guitare. La présence des professeurs lors de ces temps intermédiaires est fondamentale pour une meilleure connaissance des élèves. Ces tâches sont bien sûr comptées dans l’emploi du temps : le travail éducatif de l’enseignant est donc reconnu dans un cadre institutionnel.
Pendant le temps d’accueil, un petit déjeuner est proposé. Cette semaine, c’est le groupe de tutorat n° 8 qui est chargé de le préparer. Avec l’aide d’un parent d’élève, Charlotte, Alexandre et Devaki préparent le chocolat, le thé, tartinent les biscottes. Quant à Philippe et Romain, ils ramassent les papiers dans la cour. Il s’agit de faire participer les élèves à la vie matérielle, fonctionnelle de la structure pour développer des situations concrètes de responsabilité dans la petite société du collège.
Observons encore : Sébastien se présente dans la maison des personnels pour venir chercher le ballon pour ses camarades, Léa réalise des photocopies pour Aminata qui était absente depuis trois jours, Claire vient chercher l’appareil photos pour « couvrir » la visite d’une équipe de France 2. La responsabilisation des élèves n’est donc pas réservée aux seuls délégués de classe : il faut que tous les élèves expérimentent des situations concrètes de citoyenneté et de coopération. Pour cela, chaque trimestre, les élèves s’inscrivent à un rôle d’entraide, d’animation ou d’écoute : ce sont les rôles éducatifs. Les élèves choisissent ce rôle dans une liste préétablie mais peuvent aussi en proposer de nouveaux. Citons quelques exemples : messager, responsable de la sécurité sur le trajet de la cantine, responsable des photocopies pour les élèves absents, documentaliste, journaliste, responsable de l’affichage, responsable du matériel sportif aux récréations… Ces rôles permettent aussi aux élèves d’être délégués de classe ou de groupe de tutorat au moins deux fois dans les quatre années du collège.
Signalons que tous ces rôles (rôle éducatif et participation aux tâches matérielles sur le temps d’accueil) sont évalués dans le bulletin sous forme de compétences.
Éduquer : une des missions principales du tuteur
Le suivi éducatif n’est pas réservé au CPE et à la vie scolaire. Comme nous l’avons déjà écrit, chaque élève fait partie d’un groupe de tutorat. Celui-ci comprend une douzaine d’élèves (3 élèves de chaque niveau, de la 6e à la 3e) sous la responsabilité d’un adulte de l’établissement, le tuteur.
Nous pouvons présenter le tuteur comme le médecin référent au collège. C’est l’adulte de l’établissement qui connaît le mieux l’élève, il est l’interface entre l’élève, les adultes de l’équipe, les parents et éventuellement les intervenants extérieurs (éducateur, assistante sociale…). Tout ce qui concerne l’élève doit passer par lui, ce qui permet une grande cohérence des actions entreprises. Bien entendu, comme le médecin généraliste, il passe la main quand le sujet est trop technique. Ainsi, si un parent s’inquiète des résultats de son enfant en mathématiques, il rencontre le tuteur qui l’orientera si besoin est vers son collègue mathématicien.
Un problème éducatif, survenu au mois de décembre 2007, illustre bien certains principes éducatifs suivis à Clisthène. Le père d’Ylan, élève de 6e, téléphone à Vincent Guédé, tuteur de son enfant. Il lui signale que son fils a amené des bonbons à l’école sous la menace d’un camarade de classe. Notre réaction est, par principe, la plus rapide possible : à la récréation suivante, Ylan est entendu par son tuteur, ainsi que certains de ses camarades. Les faits étant précisés, Loïc (appelons-le ainsi) est convoqué par Marc Chaigneau, son tuteur, accompagné par Vincent Guédé. Après quelques minutes de dénégations, il reconnaît les faits, mais à l’évidence ne comprend pas la gravité de son acte. Pour lui, obtenir quelques bonbons par la menace est un jeu sans conséquences : « Je n’allais pas le taper » affirme-t-il.
Bien entendu, ce n’est pas gravissime : il n’a pas attendu son camarade à la sortie du collège avec un couteau pour lui voler son blouson ! Mais l’un des invariants de prévention de la violence est de réagir rapidement au moindre acte de violence et d’appliquer systématiquement une sanction appropriée et individualisée.
Pour résumer brutalement, nous pourrions dire que Loïc a pris 3 jours d’exclusion. C’est vrai, mais cela cacherait tout le parcours éducatif mis en place. Dans un premier temps, Loïc et Ylan se sont parlé, en présence de leurs tuteurs respectifs. Il s’agissait de faire comprendre à Loïc que la menace « en l’air » avait vraiment touché Ylan puisque celui-ci avait même volé de l’argent à ses parents pour lui payer les bonbons réclamés. Loïc est ensuite passé en commission disciplinaire en présence de sa mère et de tous les adultes de l’équipe. Un rappel à la loi a été effectué. Une discussion s’est engagée avec la mère. Celle-ci nous a d’ailleurs appris que son fils avait rédigé de lui-même une lettre d’excuses. La sanction : une exclusion internée (dans le collège mais hors de la classe) de trois jours avec l’obligation de réaliser un exposé sur le racket à présenter à ses camarades le mois suivant.
Pour les faits plus graves, nous avons noué un partenariat avec le centre social et le centre d’animation du quartier. L’élève exclu passe la moitié de la journée dans la structure à réaliser des activités d’intérêt général, et l’autre moitié à la maison avec des devoirs donnés par les professeurs. Ainsi, il est très rare qu’un de nos élèves soit laissé à lui-même pendant une exclusion.
Créer des espaces d’échanges et de dialogue
Chaque semaine, le vendredi de 11h20 à 12h30, les élèves se retrouvent en temps de bilan avec leur tuteur. Les élèves endossent à tour de rôle les rôles d’animation. Cette semaine, dans le groupe de tutorat 3, Mathias se charge de lire l’ordre du jour préparé à l’avance par le CPE, Camille de distribuer la parole, Mathieu est le garant de la bonne communication et Lancelot le gardien du temps.
Les premières minutes sont consacrées à la transmission des informations générales : documents à distribuer, à récupérer, fonctionnement, rappels ou autres. Ces informations sont inscrites dans le porte-vues et doivent être signées par la famille. Le tuteur se charge de vérifier régulièrement les signatures.
Le groupe de tutorat de Vincent Guédé. Photo Marie Lapeyre (4e)
Cette première partie terminée, Camille lance le bilan de la semaine : chaque élève prend la parole devant le groupe et décrit avec ses mots sa semaine. Le but est d’aller au delà du simple « ma semaine s’est bien passée ». Le tuteur ou d’autres élèves réagissent aux propos tenus et cela permet de faire un point sur le ressenti des élèves. Chacun s’exprime sur la dernière évaluation faite, sur un problème survenu en classe…. L’encadrement du tuteur permet de dépasser certaines réactions irraisonnées (« ce n’est pas juste », « le prof l’a fait exprès », « le prof ne m’aime pas »…) et l’apport des autres élèves relativise et dédramatise les faits. C’est un temps fort de notre pédagogie car il donne la parole à tous les élèves même les plus timides.
Ce deuxième temps terminé, Mathias lance le débat. Cette semaine, nous avons choisi de discuter du racket en liaison avec l’incident survenu entre Ylan et Loïc. Nous avons voulu en parler avec l’ensemble de la structure pour bien expliquer ce qu’est le racket, attirer l’attention des élèves sur ce qui le distingue d’une simple demande. Lors de ce débat, Camille a bien du mal à faire respecter la prise de parole, chacun voulant s’exprimer. Sébastien trouve que « c’est pas du racket, on se parle toujours comme ça ! », Julie pense qu’au contraire « c’est grave et qu’on peut choisir à qui on donne des bonbons », Christina découvre ce que signifie le racket et Jimmy n’a pas tout compris et demande une nouvelle explication. Anne-Sophie se charge de la reformulation. Ces échanges sont un véritable exercice appliqué de débat argumenté, ils permettent à chacun d’avoir une réflexion construite sur sa propre citoyenneté et de recadrer certains a priori ou idées préconçues. Ils peuvent également être utilisés pour réagir sur un point d’actualité ou encore pour faire passer des notions d’éducation civique comme lors des élections présidentielles, occasion d’une discussion sur le fonctionnement de nos institutions. Les notions de groupe et de respect mutuel s’en trouvent renforcées.
Il est déjà 12h30, l’heure de déjeuner, Lancelot arrête la discussion. En sortant de la classe, Yseult confie à son tuteur : « Monsieur, c’est vraiment pas gentil ce qu’il a fait Loïc ».
Nous avons encore des travaux importants à réaliser dans le domaine éducatif. Le suivi des sanctions est parfois trop approximatif. Ainsi, le travail de Loïc sur le racket n’est pas complètement finalisé deux mois après les faits, son tuteur n’a pas fait le point avec lui et l’exposé n’a pas encore été inscrit à l’emploi du temps de la classe. De même, la réflexion sur une échelle indicative des sanctions, mainte fois évoquée, n’a pas encore eu lieu.
L’un des points forts de l’éducatif à Clisthène reste le rôle du tuteur. Des liens forts se tissent entre celui-ci et ses tutorés, ainsi qu’avec les parents. Deux preuves parmi d’autres : la première question posée à un élève fautif est invariablement : « Qui est ton tuteur ? ». Et le premier adulte au courant des bonnes notes d’un élève est aussi le plus souvent son tuteur. Curieusement, il est plus difficile parfois de connaître les mauvaises notes !
Anne Hiribarren, Vincent Guédé, avec Thierry Malewicz (CPE), janvier 2007.
Article paru dans le numéro 461 de mars 2008 des Cahiers pédagogiques.


