Episode 7 : Apprendre ensemble

Les projets interdisciplinaires sont inscrits à l’emploi du temps des élèves à raison de quatre heures par semaine. Ils représentent avec les semaines interdisciplinaires un tiers du temps pédagogique à Clisthène.

Pourquoi l’interdisciplinarité ?

Tout d’abord, pour donner du sens aux apprentissages. Il ne s’agit pas de remplacer l’approche disciplinaire des connaissances et des savoir-faire, qui répond à un besoin bénéfique de spécialisation, mais plutôt de la compléter. L’interdisciplinarité cherche à apporter des réponses aux écueils traditionnels des enseignements disciplinaires : la recherche de compréhension et de sens, la construction d’une approche plus authentique du monde qui est par essence même, interdisciplinaire. Prenons une recette de cuisine, un gâteau au chocolat si vous le voulez : en la recherchant, je fais œuvre de documentation ; en la lisant, j’exerce mon français ; en calculant les proportions, voici les mathématiques ; les arts plastiques ? La mise en volume du gâteau ! Et, me direz-vous, s’il est empoisonné, est-ce de l’histoire ? Ce monde interdisciplinaire, nous le découpons dans des tranches disciplinaires au collège, à charge des élèves de leur trouver du sens. Les projets ont pour but de retrouver cette interdisciplinarité. Ils mettent aussi en valeur des formes d’intelligence délaissées ou peu sollicitées, comme l’intelligence interpersonnelle, assimilable au travail de groupe, qui permet la construction de savoirs dans la confrontation des points de vue et la négociation.

Enfin, à travers l’interdisciplinarité, nous pouvons évaluer non seulement des connaissances, mais également des aptitudes : définir une problématique, travailler efficacement en groupe, réaliser une production dans un laps de temps donné, s’exprimer à l’oral devant un public, être capable d’argumenter à l’oral, exposer une démarche, rendre compte d’une expérience scientifique etc.

Nous avons donné une place essentielle à l’interdisciplinarité puisqu’elle représente environ un tiers du temps pédagogique : 4 heures hebdomadaires pour les projets interdisciplinaires et une semaine interdisciplinaire environ toutes les 6 semaines de cours (voir l’épisode 4 de cette chronique, Décloisonner, donner du sens). Au cours de sa scolarité, un élève à Clisthène aura fait plus de 60 projets interdisciplinaires et 24 semaines interdisciplinaires. Nous profitons des projets pour faire passer une partie importante de notre contenu disciplinaire : les projets sont donc obligatoires pour les élèves. Il ne s’agit pas généralement d’un approfondissement de notions déjà vues en cours disciplinaires, mais bien d’apprentissages nouveaux et indispensables pour suivre les programmes.

La préparation a lieu bien en amont

Concrètement, il s’agit de mettre en relation deux ou plusieurs disciplines, aux niveaux didactique et pédagogique, pour répondre à une problématique commune, pendant 2 à 8 séances de 2 heures. Les disciplines coopèrent et interagissent autour d’un projet commun. Si les apports d’une des disciplines engagées viennent à manquer, le projet n’a plus de sens et devient irréalisable.

Pour élaborer les projets, il fallait connaître les points communs entre les différentes disciplines. Pour cela, nous avons élaboré en 2002 les grilles d’objectifs disciplinaires, synthétisant en tableaux les contenus et objectifs de toutes les disciplines pour toutes les classes du collège.

Puis chaque année, pendant la semaine de préparation à la rentrée, nous faisons le point sur les projets : ceux que nous reconduisons parce qu’ils marchent bien, ceux qui n’ont pas fonctionné, ou encore ceux que nous modifions légèrement, par exemple en changeant la production finale. Ainsi, les élèves de 3e pour le projet Les progrès de la génétique, rédigeaient l’année dernière une nouvelle de science-fiction dans laquelle ils réinvestissaient leurs connaissances scientifiques ; cette année, ils devront rédiger un texte argumentatif. Autre exemple : le projet Cris de guerre, mené aussi en classe de 3e, débouchait l’année dernière sur une mise en scène de monologues de poilus. Cette année, il est remplacé par Scénario des tranchées pour lequel on devine aisément le type de production.

C’est aussi le cas cette année pour le projet les volcans, mené en 4e. L’année dernière, les élèves devaient produire une explication scientifique orale, cette année ils rédigeront des textes explicatifs sur des pages web.

Des productions concrètes

La production attendue est importante et pour que le projet soit réellement interdisciplinaire, il faut que toutes les disciplines concernées soient indispensables à sa réalisation. C’est elle qui donne du sens aux apprentissages et qui grave les savoirs dans les mémoires de nos élèves. Il n’est pas étonnant par exemple que les 6e de l’année dernière se souviennent aussi bien des principales scènes de la Bible : ils ont réalisé un roman-photo, jouant eux-mêmes les personnages. Le parc Rivière voisin est devenu le temps du projet notre jardin d’Éden ! L’aspect créatif des productions est le garant d’une implication et d’une motivation certaines. Il est dommage que le nombre important de projets ne nous donne pas toujours l’occasion de finaliser complètement certaines productions car celles-ci sont très souvent de grande qualité.

Les plages de projets donnent une grande souplesse à l’emploi du temps et nous permettent d’être réactifs à des sujets d’actualité, à des propositions des structures culturelles du quartier. Cette année, la bibliothèque du Grand-Parc met l’accent sur l’histoire de la musique. Nous avons donc organisé avec elle un projet autour de l’histoire du rock. Les élèves de 4e ont rencontré un plasticien avec lequel ils ont créé des pochettes de vinyles respectant les caractéristiques des grands courants musicaux. L’intervention du plasticien a bien entendu été relayée en arts plastiques. Ainsi, le travail engagé peut être poursuivi et débouchera sur la rédaction des chansons de l’album en français.

Une organisation rigoureuse

Bien sûr, tous ces projets demandent une certaine organisation. Ainsi, une fois que tous les enseignants se sont réunis en début d’année pour choisir les contenus, ils rédigent une fiche théorique sur laquelle sont précisés les objectifs disciplinaires, les compétences évaluées, le nombre nécessaire de séances pour chacun des projets. Un adulte de la structure (cette année, c’est Marc Chaigneau, professeur de mathématiques) est chargé de les coordonner et de proposer un planning trimestriel. Cette programmation demande de la méthode car certains professeurs peuvent participer à plusieurs projets sur la même semaine. Il faut donc organiser l’intervention de chacun en respectant la progression des séances, les temps d’apport disciplinaire et les temps de production où une co-intervention est souvent nécessaire.

C’est le cas aujourd’hui, en classe de 5e pour la deuxième séance des Fables géométriques. Ce jeudi 14 février 2008, les élèves sortent de leur classeur de projet une fiche sur laquelle sont inscrites les disciplines concernées par le projet, les objectifs disciplinaires, la production attendue et le contenu des séances. Aujourd’hui, ils inscrivent les objectifs suivants : comprendre la langue de La Fontaine, simplifier des photos d’animaux pour les créer en volumes. La classe se sépare alors en deux groupes. L’un d’eux reste avec Anne Hiribarren, professeure de français. Les élèves, par binômes, se plongent dans leurs dictionnaires pour éclairer le sens des Fables de la Fontaine qui leur ont été distribuées. En effet, ils devront produire une réécriture d’une fable de La Fontaine à la manière de Pierre Perret. Le préalable est donc de bien comprendre le contenu des textes à réécrire. Dans la salle d’arts plastiques, Nadine Coussy-Clavaud et Marc Chaigneau, respectivement professeurs d’arts plastiques et de mathématiques encadrent l’autre partie de la classe. Les élèves simplifient des dessins d’animaux et créent des volumes simples car ils devront mettre en scène leur texte à l’aide d’animaux géométriques.

Signalons que chaque enseignant à la fin de la séance évalue la compétence mise en œuvre sous forme de compétence. Seule la production finale donnera lieu à une note. Il est possible pour d’autres projets de prévoir des évaluations disciplinaires finales ou intermédiaires pour faire un point sur les acquis. Prenons pour exemple le projet Les mots du corps. Les élèves doivent rechercher des expressions liées au corps, connaître leur sens puis dessiner un personnage loufoque puisqu’il compilera plusieurs de ces expressions prises au sens propre (avoir l’estomac dans les talons veut dire avoir faim mais le personnage crée se retrouvera réellement avec un estomac dans les talons !) Lors de la troisième séance, Anne Hiribarren, professeure de français, prévoit une évaluation intermédiaire pour vérifier la connaissance du sens des expressions choisies pour la réalisation de la production.

Gain de temps et de sens

Parmi les difficultés que nous rencontrons, citons le casse-tête que représente un planning rassemblant 11 disciplines sur environ 60 projets sur 4 niveaux, sur des durées différentes sans oublier les contraintes pédagogiques et de progression. Forcément, avec les divers retards, les projets de fin d’année ont du mal à voir le jour… Paradoxalement, les pédagogies plus actives peuvent parfois dévaloriser les projets aux yeux des élèves : il est courant en début d’année que certains élèves de 6e n’apprennent pas assez sérieusement les apports disciplinaires donnés en projets. La vue de la page complète qui leur est consacrée dans le bulletin trimestriel suffit souvent à remettre les choses en place.

On nous demande souvent si les projets interdisciplinaires ne nous font pas perdre de temps. Au contraire, ils nous permettent de décloisonner des savoirs, d’harmoniser la progression chronologique de nos programmes, d’évaluer des compétences transversales telles que la capacité à travailler en groupe, à communiquer ses connaissances à l’écrit ou à l’oral. Et puis il y a tellement d’objets d’apprentissages communs à plusieurs disciplines ! Prenons le mythe d’Osiris. Il est abordé en 6e en histoire et en français. Plutôt que chaque professeur l’expose de son côté, autant le travailler ensemble. C’est bien entendu du temps de gagné, mais surtout c’est une vision plus riche du mythe, surtout si nous l’abordons en co-intervention.

Les élèves sont unanimes : les cours dont ils se souviennent le mieux sont les cours interdisciplinaires, projets ou semaines. Et c’est déjà beaucoup !

Anne Hiribarren, Vincent Guédé, février 2008.

Article paru dans le numéro 462 d’avril 2008 des Cahiers pédagogiques

Modifié le lundi 7 avril 2008 par Vincent Guédé
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